Suite de quatre candélabres aux sirènes

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Exceptionnelle et monumentale suite de quatre candélabres aux sirènes en bronze patiné, verni bleu et doré deux tons d’or, les deux sirènes tenant des guirlandes de feuillages et fruits, assises sur le rebord du vase ceint dans sa partie supérieure d’un bandeau à frise de feuilles d’érable et palmes alternées, reposant sur un piédouche à socle découpé ; le vase surmonté d’une tige formant brandon enflammé à cannelures en spirale raccordant cinq grands bras de lumière en enroulement à rosettes et graines terminés par des
doubles bobèches.

Attribués au bronzier François Rémond

Époque Louis XVI, vers 1783-1784

Hauteur : 145 cm

Vendus 1 178 00 euros


Provenance :
– Très probablement livrés par Daguerre au 2e duc de Choiseul-Praslin en 1784
– Collection du 2e duc de Choiseul-Praslin, sa vente Paris, le 18 février 1793, n°276-278 (acheté par Verdun)
– Collection du marquis de la Grange, sa vente en 1808
– Collection du 10e duc de Hamilton, achat en 1827 par l’intermédiaire de son agent Jean Quinet
– Collection du 12e duc de Hamilton, sa vente à Hamilton Palace en Juin 1882, n°658-659 (illustrés)
– Collection particulière (princière selon Paul Eudel, voir bibliographie), Paris
– Collection d’Auguste Dreyfus-Gonzalez, sa vente Paris en Juin 1896, n°216-217 (avec indication de la provenance Hamilton Palace et photographie), mention manuscrite de l’acheteur dans la marge : Seligmann
– Collection Jacques Seligmann

Bibliographie :
– Paul Eudel, La Vente Hamilton Palace, Paris, 1883, p. 41 et p. 52 (ill.)
– Seymour de Ricci, Louis XVI furniture, London-New York, sd, p. 254

Œuvres de comparaison :
Paire identique appartenant aux collections royales danoises (Palais d’Amalienborg) provenant également de la vente Choiseul-Praslin

Identification et attribution

En préambule à l’identification de ces candélabres, il est important d’en préciser la particularité du décor et spécialement l’usage des figures de sirènes, soit de femmes nues dont le corps se termine en queue de poisson. Cet examen élémentaire permet d’exclure tout autre rapprochement avec les quatre candélabres présentés et par conséquent avec leurs descriptions aux XVIIIe et XIXe siècles. Nous n’avons en effet répertorié aucun autre modèle de candélabre à décor de sirène à l’exception de la variante de ce modèle sur laquelle les deux sirènes se font face et tiennent la tige centrale dans leurs mains.
Les autres modèles connus reprenant l’idée d’un vase flanqué de figures féminines dans une attitude soit assise soit pratiquement allongée correspondent tous, non pas à des sirènes mais à des figures de faunesses, avec une partie inférieure évoquant plutôt des pattes de biches (comme sur celles du groupe de candélabres du modèle de la Wallace Collection), certaines même étant drapées
(modèle du musée Getty). Tous ces candélabres, par ailleurs, sont d’une taille sensiblement différente, tous plus petits, la plupart
du temps entre 95 et 100 cm (ceux du Getty 113 cm).
La seule exception à cette observation correspond au modèle sur lequel les figures de sirènes se font face et tendent les bras
vers la tige centrale du bras de lumière (vente Christie’s Paris le 19 décembre 2007, lot 730 ; hauteur : 120 cm et ceux de la
collection Hussein Pacha, Étude Tajan, le 14 mars 1993, lot 149). Pour ajouter au caractère exclusif du décor de sirènes, il
est intéressant de remarquer que ce modèle faisait également partie de la collection Choiseul-Praslin, (vendu en même temps que nos candélabres). L’identification de ces quatre candélabres avec ceux de la vente Choiseul-Praslin, puis la vente de 1808 puis Hamilton Palace et Dreyfus-Gonzalez ne laisse donc aucune place au doute.

– Attribution à François Rémond (1747-1812)

L’achat des quatre candélabres aux sirènes chez le marchand-mercier Daguerre doit être mis en relation avec le document d’archive suivant tiré du livre de compte du bronzier François Rémond : « 25 janvier 1784. Daguerre. 179. Pour fourniture de quatre girandoles à vase et deux figures de sirènes à chacune cinq branches attachées à un brandon à grosse flamme, le tout d’or moulu. Y compris la fonte et la façon des modèles. 3800 livres ».
Ce document important, s’il ne permet pas de faire la différence entre le modèle à sirènes adossées et le modèle à sirènes se faisant face, nous renseigne par la précision de sa description sur la paternité des deux modèles, définitivement réalisés par Rémond, commandés et commercialisés par Daguerre. On sait par ailleurs, et le guide de Thiery nous le rappelle, que l’hôtel du duc de Praslin est en complet réaménagement dans les années 1784-1785, à la suite de la mort du premier duc. La précision, l’unicité du document et sa correspondance exacte avec la décoration de l’hôtel de Belle-Isle tranchent avec un important degré de certitude la question de la livraison des candélabres et d’une façon définitive sur l’attribution à Rémond (dans sa collaboration avec Dominique Daguerre). Cette attribution est de plus confirmée par l’analyse stylistique des candélabres aux sirènes. En tant que maître du style arabesque et du style dit « à la turque », un bon nombre des innovations artistiques sont probablement à lui attribuer. L’idée d’une tige centrale, souvent à cannelures en spirale, surmontée de flèches (candélabres aux autruches au château de Versailles, candélabres aux faunesses
au château de Windsor) relève sans aucun doute de son invention.
On la retrouve, cette fois-ci, accompagnée non pas de flèches mais d’une flamme (comme les candélabres Seligmann) sur les célèbres candélabres aux enfants Falconnet dont un exemplaire attribuable à Rémond est conservé à la Wallace Collection (Londres), ainsi que sur les grands candélabres aux figures de femmes également à la Wallace Collection. Ces deux exemples contemporains des candélabres aux sirènes, vers 1785-1787, présentent des bras de lumières d’une structure identique (également à cinq branches dans le cas des seconds). On y retrouve notamment outre la flamme et le système de cannelures torses, le même type d’enroulement dans la partie supérieure, centré d’une rosace.

D’une génération postérieure à Gouthière, auquel ces candélabres étaient traditionnellement attribués, François Rémond lui succède comme le bronzier le plus important de son époque. Né en 1747, il effectue son apprentissage en 1763 chez le bronzier Vial avant d’être reçu maître doreur comme apprenti et par chef d’œuvre le 14 décembre 1774. Christian Baulez souligne qu’à son activité de doreur-ciseleur, Rémond ajoute rapidement celle de fondeur et se trouve en mesure de livrer des œuvres totalement achevées, lui donnant ainsi accès à la clientèle royale, la reine bien sûr, mais aussi le comte d’Artois et les ducs d’Orléans et de Penthièvre. Son activité connaît alors un essor considérable, notamment à l’étranger, grâce à sa collaboration avec le plus grand des marchands-merciers de l’époque, Dominique Daguerre.
Rémond livra à Daguerre pour près de 920 000 livres de dorures et fournitures de bronze et l’on retrouve ses œuvres aussi bien à Londres, Madrid, Naples qu’à Stockholm, Vienne ou Saint- Petersbourg.

- Attribution à Louis-Simon Boizot (1743-1809)
Il n’est pas nécessaire d’insister sur le trio constitué par Boizot-Rémond-Daguerre, parfaitement étudié et mis en valeur par Christian Baulez («Les bronziers Gouthière, Thomire et Rémond» in Louis-Simon Boizot, Paris, 2001, p. 274-301). En tant que directeur de l’atelier de sculpture de la Manufacture de porcelaine à Sèvres, la collaboration de Boizot avec Thomire est très documentée. Moins connue demeure celle entre Boizot et Rémond, récemment illustrée par la réapparition d’une partie de la comptabilité du bronzier. L’attribution du modèle des figures de sirènes semble parfaitement envisageable, l’existence d’un vase en porcelaine de Sèvres, présentant deux sirènes face à face assises sur le rebord du vase, daté de 1776 et réalisé sous la direction de Boizot, confirmant cette attribution (nous remercions Cyrille Froissart pour cette information).

Collection Choiseul-Praslin
Les quatre candélabres aux sirènes de la collection Seligmann apparaissent pour la première fois avec certitude lors de la vente de
Renaud César Louis de Choiseul (1735-1791), 2e duc de Praslin :
« 276 Deux candélabres de bon style & d’une bonne exécution dans leur ensemble ; ils sont composés de vases en bronze de couleur antique, sur le haut desquels sont assises des figures de femmes qui se terminent en queue de poissons, & soutiennent dans leurs mains des guirlandes de fruits ; un large bandeau à entrelacs de rosettes partage le corps du vase d’avec le collet, qui se termine en forme de cloche, d’où sort un brandon enflammé, ajusté de cinq branches à enroulements & feuillages pour recevoir des lumières. Le tout est porté sur plinthe carrée, uni & fond sablé. Haut. totale 54 pouces 2980 livres Verdun »
« 277 Deux autres pareils candélabres. 2900 livres Verdun »
« 278 Deux autres pareils, idem. 3000 livres Verdun »

Ces six candélabres, accompagnés d’un autre de même modèle probablement plus grand formant milieu de garniture (vendu 1152 livres
à un autre acheteur), étaient précédemment décrits à l’hôtel de Belle-Isle dans l’inventaire après décès du duc de Choiseul-Praslin
réalisé en 1791, dans la chambre de la duchesse de Praslin (AN MC, LVIII, 574 bis, 16 décembre 1791).
Dans cette même vente et à la fois dans l’inventaire mais décrits dans le salon doré, on trouve également une autre paire de candélabres aux sirènes : « 280 Deux autres candélabres pareils, mais plus petits, portant 48 pouces de hauteur totale, & dont les figures se trouvent en regard, les bras élevés soutenant la tige de la torchère » (vendus 2600 au marquis de la Grange). Ce modèle de plus petite taille (autour de 130 cm), dont le marquis de Laborde possédait probablement également une paire, peut être identifié avec la paire de la vente Hussein Pacha (vente Tajan le 14 mars 1993, lot 149) dont on connaît deux autres exemplaires ayant subi d’importantes modifications passés en vente chez Christie’s à Paris le 19 décembre 2007 (lot 730) et aujourd’hui dans une collection privée parisienne.

Les six candélabres étaient donc achetés par Verdun, probablement un marchand, pour une somme considérable de près de 10 000 livres. Si l’on ne répertorie pas aujourd’hui le grand candélabre vendu à part, pour la somme de 1152 livres, la troisième paire de candélabres aux sirènes a pu être localisée dans les collections royales danoises. Elle se trouve aujourd’hui dans la Grande Salle du Palais royal d’Amalienborg à Copenhague, achetées à Paris pour la somme astronomique de 12 000 livres par le président du Conseil et ministre des finances Heinrich Ernst Schimmelmann et revendues au roi Christian VI en 1796.
Ces quatre candélabres aux sirènes (d’une suite de six à l’origine) ont donc été très probablement livrés vers 1784-1785 au duc de Praslin par le marchand-mercier Dominique Daguerre. Ils apparaissent pour la première fois moins de dix ans après leur livraison, dans la vente organisée à la suite de la mort du duc de Praslin en 1791. L’un des plus grands experts de l’époque fut convoqué et la vente se tint sur place, dans l’hôtel de Belle- Isle, situé jadis entre la rue de Bourbon (aujourd’hui rue de Lille) et le quai (aujourd’hui quai Anatole France) à l’emplacement de l’actuelle caisse des dépôts et consignations.
On situe parfaitement l’hôtel de Belle-Isle sur le plan de Turgot, le deuxième en partant de la rue du Bac, celui-ci appartenant à l’architecte Robert de Cotte. L’entrée se faisait par la cour, rue de Lille ; le jardin donnait à l’arrière sur le fleuve, avec une aile à gauche (à l’ouest) en retour. Le premier duc de Choiseul-Praslin (1712-1785) l’échangea en 1765 avec le roi Louis XV (qui le tenait du maréchal de Belle-Isle) contre son ancien hôtel situé rue de Sèvres. Son fils Renaud César Louis de Choiseul (1735-1791), 2e duc de Praslin en hérita et y installa un somptueux cabinet (c’est ainsi que l’on nommait les collections).
Thiery dans son Guide des étrangers voyageurs à Paris et dans la banlieue le décrit ainsi en 1787 : « Le cabinet de M. le Duc de Praslin, qui réunit celui de M. le Duc de Praslin son père, est trop connu dans toute l’Europe, pour avoir besoin d’un éloge particulier. Il renferme la collection la plus précieuse de tableaux de toutes les Écoles, mais notamment de l’École flamande, dont
il rassemble les objets les plus distingués. Les changements que l’on fait dans le local, destinés à ce rare assemblage, ne permettent
d’en donner un détail dans le moment actuel ; mais nous pouvons affirmer, qu’après les collections du Roi & celle de Mgr. Le Duc d’Orléans, celle-ci tient le premier rang. / Indépendamment des tableaux on y trouve un choix des plus beaux meubles de Boule, marbres & autres objets de curiosité quelconques. »

Collection du marquis de la Grange

François-Joseph Le Lièvre de la Grange (1726-1808), fît une brillante carrière militaire notamment à la compagnie des mousquetaires
de la garde et termina Général des armées du Roi. Il habitait l’un des plus beaux hôtels du boulevard Montmartre, l’hôtel de Montholon, qu’il avait acheté aux héritiers de M. de Montholon an 1791. Toujours en place, bien que largement transformé, le Metropolitan Museum de New York conserve un dessin de son élévation par le très original architecte Jean-Jacques Lequeu (1757-1825).
Nous disposons de deux documents fondamentaux pour la connaissance de son importante collection, son inventaire après décès (ANMC, XLVI, 673) et sa vente (AN, 341 AP 17).

Dans l’inventaire après décès : « Dans le salon ayant vue sur le boulevard […], Item quatre forts candélabres à cinq lumières ajustées
dans des vases de bronze en couleur vernie avec figures de femmes en bronze de couleur antique marquant les anses et qui se terminent
en queue de poisson, ces pièces sont enrichies de guirlandes et autres ornements en bronze doré d’or moulu, le tout porté sur de grands socles carré de marbre griotte d’Italie ».

La vente réalisée le 21 décembre 1808 reprend les mêmes descriptions sous les numéros 138 et 139. Il est intéressant de noter que les
quatre candélabres qui se trouvaient dans le grand salon donnant sur le boulevard Montmartre étaient posés sur des gaines à tablier
en écaille bleu en contrepartie, d’André-Charles Boulle.

Collection Hamilton Palace

Les quatre candélabres aux sirènes sont décrits et photographiés dans la vente de Hamilton Palace le 27 Juin 1882, lors du sixième jour
de vente (qui en compta dix-sept) :
“658 A pair of Louis XVI candelabra of ormolu, with branches for five lights each, chased with foliage and surmounted by flames, on stand formed of tall vases ormolu, partly enameled deep blue, with festoons of fruit and sprays of foliage on the fluted necks, the handles formed as mermaids of bronze, 4 ft. 6 in. high Edwards £2362 10s. » « 659 A pair, similar Edwards £2782 10s. »

Les candélabres aux sirènes sont répertoriés pour la première fois à Hamilton Palace en 1827 avec la précision d’un achat récent à Paris, par l’intermédiaire de son agent Jean Quinet (mention manuscrite de la main du duc de Hamilton, archives de Hamilton Palace, nous remercions Godfrey Evans, conservateur au musée Edimbourg, pour cette information).
Ils sont décrits de la façon suivante :
“4 candelabres gilt bronze with bronze vases to support them & two bronze figures on either side”
Les descriptions postérieures sont les suivantes en 1835 et 1852 :
Inventaire de 1835, page 109, dans la Longue Galerie :
“2 Candelabres, of Gilt Bronze, with Bronze vases to support them and two Bronze figures on either side”
Page 141 dans le Drawing Room des Grands Appartements :
“2 Bronze Candelabres with Bronze Base figures on either side of Bronze to match those in the Gallery with Branches for 5 Lights”
Inventaire de 1852 page 135, dans la Longue galerie :
“2 Blue de Royal Vases with richly chased Bronze Figures on each side and supporting finely chased Or’molu Candelabra branches
for 5 Lights each, the Vases enriched with chased Festoons &c &c 2 other Do Do Do ensuite 4.9 high’ “
Les quatre candélabres sont alors réunis et décrits en bleu comme dans la vente. L’hypothèse que nous retenons est l’ajout d’une patine bleue entre 1835 et 1852, les candélabres étant décrits en bronze en 1827 et 1835 (et en bronze patiné dans les ventes précédentes).
Hamilton Palace, résidence des ducs de Hamilton, a été construit en 1695 puis largement agrandi au siècle suivant avant d’être détruit en 1927. Une photo datant du début du XXe siècle atteste de l’ampleur palatiale de ce château situé dans le South Lanarkshire
en Écosse.
1819 marque le point de départ d’une vaste campagne d’aménagement menée par le dixième duc qui s’achèvera au milieu du siècle, faisant de cette demeure, l’une des plus somptueuses du Royaume-Uni, tant du point de vue de l’architecture que des collections. La façade nord, achevée en 1842 par l’architecte David Hamilton mesurait quatre-vingt-un mètres de longueur et dix-huit mètres de hauteur, et était ornée d’un portique à colonnes à chapiteaux corinthiens. Les salons décorés par Smith et Adam contenaient une extraordinaire collection de tableaux anciens notamment par Titien, Van Dyck, Corrège, Guido Reni, Poussin, Le Lorrain, Velasquez et Rubens. La collection de meubles et objets d’art n’était pas moins spectaculaire dans le catalogue de la vente de 1882, on y reconnaît le ecrétaire à abattant et la commode de Riesener en laque du Japon livrés pour la reine Marie-Antoinette (Metropolitan Museum de New York), la commode de Riesener en marqueterie de la comtesse de Provence aujourd’hui à Waddesdon Manor (Angleterre), la commode et le secrétaire de Marie-Antoinette aujourd’hui à la Frick Collection (New York). La collection marque donc un goût affirmé pour les meubles de Boulle, avec l’armoire du Louvre, achetée par William Beckford, avec la mythique commode dite Mazarine livrée pour la chambre de Louis XIV au Grand Trianon mais aussi plus généralement de la marqueterie de métal avec la célèbre commode de Levasseur
aujourd’hui au château de Versailles. Bien qu’une large partie de la collection fût acquise par le 10e duc, une part non négligeable de cet ensemble exceptionnel avait été héritée par sa femme Susan, fille de l’un des plus grands collectionneurs de tous les temps : William Beckford (1760-1844).

On sait aujourd’hui que les quatre candélabres Seligmann ne provenaient pas de l’ancienne collection de son père. Beckford vendit Fonthill Abbey en 1822 avec une grande partie des meubles et objets qui garnissaient la demeure. Lorsqu’en 1823, ceux-ci passent en vente, le duc de Hamilton et sa femme en rachetèrent un certain nombre.

La vente de Hamilton Palace demeure sans conteste l’une sinon la plus importante de tous les temps. Son déroulement nous est raconté avec de nombreux détails par Paul Eudel (voir bibliographie). Les chefs d’oeuvre dans le domaine du mobilier se comptent par dizaines. Il s’agit de l’un des premiers catalogues intégrant des reproductions photographiques (pour l’une des éditions, l’autre, de plus grand format, illustrée de gravures et éditée avec les prix après la vente). Paul Eudel mentionne un détail passionnant, la présence parmi la nombreuse colonie française de marchands, experts et amateurs, spécialement venus à Londres pour la vente, la présence du jeune Jacques Seligmann alors âgé de vingt-quatre ans. Il est fort probable que les quatre candélabres aux sirènes faisaient partie de ses regrets et qu’il se remémora cette vente mythique lorsqu’il les acquit quatorze ans plus tard à la vente Dreyfus-Gonzalez. Eudel nous donne d’autre part une information importante qu’il n’a pas été encore possible de vérifier, nous sommes alors en 1883, un an après la vente :
« Deux paires de candélabres Louis XVI, à cinq branches supportés par des vases en émail bleu, aux anses de sirènes enguirlandées
de fruits et de feuillages dorés à l’or moulu : 133 744 francs. Sont maintenant à Paris dans une collection princière ».
Le choix des objets reproduits est à ce titre très intéressant, on remarque en effet le nombre très important de meubles et objets et pratiquement aucun tableau. Cette observation reflète exactement la hiérarchie des prix. La plupart des beaux tableaux se vendent quelques centaines de livres, les plus gros prix se situent autour de 800 livres pour l’Ariane et Bacchus de Le Lorrain et 500 livres pour un Poussin tandis qu’un Boticelli se vendait 4700 livres et le portrait de Philippe V d’Espagne était adjugé à 6300 livres, reproduit au catalogue et acheté par la National Gallery de Londres. En comparaison, plusieurs meubles se vendirent autour de 10000 livres, le secrétaire en laque et la commode de Marie-Antoinette furent adjugés près de 9500 livres chacun, la petite table de Riesener pour Marie-Antoinette à Versailles, 6000 livres et la commode de Cressent dite « à la pipée des oiseaux » à 6200 livres, ces deux derniers meubles aujourd’hui conservés à Waddesdon Manor.

Collection Dreyfus-Gonzalez

Auguste Dreyfus-Gonzalez (1827-1897) était un homme d’affaire franco-péruvien qui fît une fortune colossale d’abord dans le textile puis le commerce du luxe. Il décrocha en 1869 ce que l’on a appelé à l’époque le contrat du siècle en important le guano du Pérou tout en s’engageant avec le gouvernement péruvien à le soutenir financièrement. Plusieurs péripéties politico-économiques le conduisirent au procès en 1876 puis à la faillite en 1885. Ces collections étaient réparties entre son appartement du 3 avenue Ruysdael près du parc Monceau à Paris et son château de Pontchartrain dans les Yvelines. Jacques Seligmann acheta les quatre candélabres aux sirènes lors de sa vente organisée en juin 1896 à Paris.

Jacques Seligmann (1858-1923)

D’origine allemande, Jacques Seligmann arrive à Paris en 1874 et travaille pour le commissaire-priseur Paul Chevallier ainsi que pour le grand expert de l’époque Charles Manheim. Il s’installe d’abord rue du Sommerard puis ouvre rapidement une autre galerie rue des Mathurins, vers 1880. Il compte déjà à cette époque dans sa clientèle le collectionneur Edmond de Rothschild. On sait, grâce à Paul Eudel qu’il appartient très vite au cercle des grands marchands et c’est à ce titre qu’il assiste dès 1882 à la vente de Hamilton Palace. Seligmann & company occupe ensuite une très belle galerie au 23 place Vendôme. En 1909 il achète l’hôtel de Sagan, rue saint Dominique pour en faire l’écrin à la hauteur des objets dont il est maintenant capable de se rendre acquéreur. En 1912, Jacques Seligmann mène alors à bien une fabuleuse opération en rachetant en bloc une partie du reliquat de l’extraordinaire collection Wallace, héritée par lady Sackvill et encore localisée rue Laffite. À la suite d’une querelle familiale, il se sépare alors de son frère Arnold qui conserve le 23 place Vendôme, ouvre une autre galerie au 17 place Vendôme (rapidement transférée au 9 rue de la paix) et fonde surtout sur la 5e avenue la galerie New Yorkaise qu’il confie à son fils Germain (1893-1978), laquelle fermera ses portes à sa mort en 1978. La liste est longue des collectionneurs fréquentant la galerie Seligmann.
Citons simplement à Paris, outre les Rothschild, Moïse de Camondo et Boni de Castellane ; à New York, les Stroganoff, Philip Sassoon,
Benjamin Altman, William Randoph Hearst, Henry Huntington, J.P. Morgan, Henry Walters et Joseph Widener, la plupart à l’origine de
la richesse actuelle des grands musées américains.
Nous disposons de trois photographies anciennes des candélabres, les deux premières dans les collections de Hamilton Palace et la troisième dans la vente Dreyfus-Gonzalez. Leur examen consciencieux montre par comparaison avec l’état actuel des candélabres une oxydation relative, plus ou moins importante selon chacun des candélabres, du corps des vases. Les photographies d’assez bonne qualité réalisées en 1882 et 1896 montrent une surface extrêmement lisse et brillante. Le tirage en noir et blanc ne permet cependant pas de lire la couleur des reflets bleutés. Si l’on se reporte à la description du catalogue, la panse est décrite « bleui », concordant avec la description de la vente de Hamilton Palace.
A partir de 1835, et jusqu’en octobre 1939 (document archives Seligmann) il est toujours fait mention de la couleur bleue sur le corps des vases. Il est probable que le vernis tirant sur le vert (couleur antique que l’on retrouve sur les candélabres d’Amalienborg) ait été surdécoré à l’aide d’un vernis tirant sur le bleu, ce dernier ayant été avec le temps victime de l’usure et de l’oxydation. L’hypothèse du passage d’un vernis bleu au dessus du vernis vert d’origine, déjà évoquée précédemment, nous semble la plus probable. Ce vernis ayant aujourd’hui tourné à une teinte plus sombre dans les soixante dernières années. Une remarque doit cependant être faite concernant le caractère approximatif des descriptions. Pour parler des mêmes candélabres et notamment de la couleur de leur patine, les différents experts utilisent le terme de « couleur antique » (vente Choiseul-Praslin), signifiant une patine brune ou verte ou plus généralement que le bronze n’est pas doré. Concernant nos candélabres, il est cependant très probable que le corps du vase présentait une surface bleue, par application d’un vernis, que le passage du temps a aujourd’hui fait disparaître. A cet égard le rapprochement avec les bras de lumière de la duchesse de Mazarin conservés au musée du Louvre est assez édifiant. En effet, décrit à juste titre en bronze patiné dans le catalogue du musée (car tel est leur état actuel), le mémoire du bronzier Pierre Gouthière, qui se devait d’être précis fait état de carquois « doublés en bleu », la vente de 1781 précise également : « détachés sur fond bleu ». Cet exemple illustre parfaitement l’évolution de la patine bleue au cours du temps, laquelle se ternit et s’oxyde jusqu’à devenir noire. Une autre approximation de l’expert Paillet au moment de la vente de 1793 réside dans la description de la frise qui entoure le vase, probablement une erreur de l’expert dont la parfaite concordance de la provenance des candélabres aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles ainsi que leur unicité relativise l’importance.

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